Stigmates du passé

Johannesburg, je l’ai déjà dit, est une ville de contrastes. Jamais de ma vie je n’en ai vu autant et d’aussi frappants. Des luxueuses banlieues de Rosebank aux ghettos misérables d’Alexandra ou de Soweto, où je me suis promené aujourd’hui, on voit que les changements qui ont suivi l’apartheid sont trop lents.

Sur le bord des quartiers les plus défavorisés, de grands immeubles à logements se tiennent bien droits. Ils ont été construits par le Gouvernement et donnés aux familles des bidonvilles. Le problème ? Les gens vendent ou louent leurs appartements à d’autres immigrants et retournent vivre dans le township. « They’re used to it, you know… », me dit Wendy, ma guide pour la journée, « they like the life there. And they try to make money… ».

Enfants à Alexandra
Enfants à Alexandra

À Alexandra, les rues débordent de vie. Dans des conteneurs, les gens s’improvisent de petites boutiques, des salons de coiffure, des barbiers, des dépanneurs… Des gens sont installés à chaque coin de rue, avec leurs bidules et leurs cossins… Et, toujours, cette musique qui résonne au loin. Les enfants courent partout, même à travers les voitures qui circulent trop vite, sans trop faire attention. Les tournants sont serrés, les gens se faufilent aux intersections.

Fou rire à Alexandra
Fou rire à Alexandra

À Soweto, c’est un décor différent. Une classe aisée s’est maintenant installée. On voit clairement les séparations entre les pauvres, la classe moyenne et les riches. Ce n’est pas un township, même si certains coins sont encore dans l’extrême pauvreté. C’est plutôt une ville, où, de plus en plus, tout s’organise. Soweto s’est construite à partir des cendres de l’apartheid. Elle est le township le plus riche du pays, mais encore une fois, les inégalités y sont frappantes. Séparés par une petite rivière, d’un côté le bidonville, de l’autre une jolie banlieue aisée. On y retrouve l’écart le plus important du monde, parait-il.

J’ai parlé du sida, des filles, des enfants… Ma guide privée, Wendy, me parle de cette petite fille de 17 ans qui a déjà cinq enfants à faire vivre. Le Gouvernement paie 250 rands par mois, par enfant. On fait de plus en plus des enfants pour de l’argent. C’est désolant.

Le sida fait des ravages, on le sait. « People think it’s like a cold, people think we all gonna die someday ». C’est une mentalité bien ancrée, et, selon elle, seule l’éducation pourra changer les choses, et ça prendra du temps. « Education is the key. Give your people education and you will give them freedom », dit Wendy.

À Alexandra, j’ai rencontré une mère de six enfants, au visage d’une actrice d’Hollywood, d’une beauté incroyable, le visage long, des cheveux courts et frisés, un sourire impeccable… La dure vie qu’elle mène ne se voit pas sur son visage, elle se voit sur son dos légèrement courbé, sur son ventre gonflé, sur ses mains gercées… Elle est forte. Entre les enfants, le ménage, la cuisine et le lavage, elle trouve le temps de m’accueillir et de m’offrir le thé.

On entend crier dehors. « It’s almost 12. Man are getting drunk ! » dit-elle en riant. L’alcool ne coûte presque rien, et il y a tellement peu à faire… Pendant que les femmes tiennent la maison, les hommes se réunissent dans des sheebens pour boire de la bière et fumer des cigarettes. Vers midi, ils sont ivres. L’abus d’alcool est un problème majeur dans les ghettos. Les hommes, pris de boisson, déambulent dans les rues, parlent fort, conduisent leur voiture, et rentrent à la maison…

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One thought on “Stigmates du passé

  1. Laurie, votre article est saisissant de vérité, merci pour ce joli témoignage qui me rappelle Zulu, le brillant roman de Caryl Férey. Une certitude, l’Afrique du Sud porte encore les cicatrices de son Histoire récente, et c’est cela aussi qui lui donne cette envoûtante beauté.

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